De la frustration à la purification : Comment les djihadistes en sont arrivés là

"Même lorsqu'ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien", assure le journaliste français David Thomson, qui s'est spécialisé dans l'étude des milieux djihadistes.


De la frustration à la purification : Comment les djihadistes en sont arrivés là
Auteur du livre "Les Français djihadistes", publié en 2014, David Thomson, également journaliste à RFI, a répondu aux questions de Slate sur le parcours des jeunes djihadistes qui sont partis en Syrie avant de revenir en Europe. Il évoque d'abord des "profils sociaux très variés" chez les hommes et les femmes, issus parfois de quartiers populaires ou des classes moyennes. Leur tranche d'âge? 16-30 ans. 

Un "avant" et un "après" la conversion
"S'il existe un dénominateur commun entre tous les Français djihadistes, au-delà des générations et des époques, c'est qu'ils se reconnaissent tous une djahilia, c'est-à-dire une "période d'ignorance" pré-islamique", explique Thomson. "Certains étaient dans la musique, beaucoup étaient dans le rap, d'autres étaient militaires, fonctionnaires, intérimaires ou employés, certains étaient dans la délinquance mais d'autres menaient une existence familiale tout à fait rangée. Mais tous évoquent une vie en dehors de la piété avant de se convertir, ou de retourner à un islam religieux et non seulement culturel."

Frustration
Il y a un "avant" et un "après", chez tous les djihadistes. Le spécialiste, qui s'est entretenu avec une vingtaine de djihadistes français, ajoute: "Plus généralement, ce qui revient en permanence, c'est un sentiment de frustration très largement partagé qui touche tous les milieux pour des raisons différentes. Le djihadisme propose à des egos froissés d'accéder au statut valorisant de héros de l'islam sunnite. Il y a un volet individualiste dans ce projet. Chez certains, il vient du fait d'être issus d'une minorité, ce qui fait naître le sentiment de vivre en situation d'infériorité du fait de son origine."

David Thomson cite l'exemple d'un homme qui "menait une vie active et familiale en apparence très satisfaisante. Mais il me disait: Là, en tant que fils d'immigré, j'ai atteint le maximum de ce que je pouvais espérer. Et il ajoutait que pour lui comme pour la plupart de ses frères d'armes, l'islam leur avait rendu la dignité après que la France les a humiliés."

Purification
"Les acteurs concernés vivent ainsi le djihadisme comme une purification qui les laverait de ce qu'ils perçoivent comme étant des souffrances ou des péchés qu'eux ou leurs proches auraient commis", confie le journaliste. "En ce sens, cette idéologie les soulage, les apaise et leur redonne foi en un avenir promis comme paradisiaque dans l'au-delà, avec un code de conduite qui régit tous les aspects de la vie terrestre et qui leur redonne un sentiment de fierté, de supériorité sur les non-croyants, l'impression d'une renaissance en appartenant à la communauté des élus."

Une manière de trouver un sens
De nombreux jeunes ressentent aussi un certain "vide idéologique". Thomson raconte: "L'un de mes interviewés raconte par exemple que pour lui, tout a commencé à un moment de sa vie où il se retrouvait chez lui sans avoir rien à faire. Par ennui, il s'est mis à poster sur Facebook des vidéos djihadistes qui lui ont valu de plus en plus de "like", et qui lui ont donc donné un sentiment d'importance dont il était totalement privé jusque-là. Le même jeune homme me racontait d'ailleurs qu'une fois arrivé en Syrie, il postait des photos de lui avec sa kalach' qui lui valaient une dizaine de demandes en mariage par jour, alors qu'en France il n'avait jamais pu avoir de relation sexuelle. Pour beaucoup finalement, le djihadisme, c'est une manière d'exister, de trouver un sens."

Les femmes djihadistes ne sont pas soumises
Quid des femmes djihadistes? "Le cliché est que les femmes djihadistes sont des femmes soumises qui obéissent et suivent leur mari. Mais c'est plutôt l'inverse que j'ai observé depuis que je travaille sur ce sujet: l'engagement féminin est souvent plus déterminé que celui des hommes", révèle l'expert. Il a discuté avec plusieurs femmes qui ont toutes vécu le port du sitar comme une "libération" par rapport au modèle imposé par la société occidentale. "Elles disent trouver la satisfaction de ne plus être jugées sur le physique ou sur la marque de leurs vêtements, de se retrouver dans une situation "d'égalité", entre elles mais pas seulement. Même si en Syrie, là aussi, elles sont encore jugées sur le physique, lorsqu'elles doivent passer par le mariage."

La violence, la seule solution
"La grande majorité des djihadistes que j'ai interviewés est aussi motivée par des questions politiques", indique Thomson. Pour réaliser "l'utopie d'une cité idéale pour les musulmans", ils n'hésitent pas à combattre la démocratie et à passer par la violence. "Même lorsqu'ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien." 

Tous complices
"En septembre, je discutais avec un Français de l'EI directement lié aux attentats du 13 novembre", poursuit-il. "Il affirmait que dans un État où les gens participent au financement de leur armée par l'impôt, tout le monde était l'ennemi. Il refusait ainsi le statut de civils et donc d'innocents. La majorité des Français soutenaient les frappes de la coalition, donc la majorité des Français étaient des "cibles légitimes", pour reprendre son expression. Cette idée est par ailleurs renforcée par leur prétention à appliquer la loi du talion: puisque les bombardements tuent des civils, il leur semble légitime de frapper des civils en France."

Le fruit du communautarisme?
David Thomson tient aussi à balayer un discours "très erroné" qui voudrait "que le djihadisme, en France, soit le fruit du communautarisme. C'est exactement l'inverse: l'un des points communs à presque tous ces jeunes est justement qu'ils n'étaient pas insérés dans une communauté. Et c'est peut-être plutôt l'absence de communauté qui leur a donné l'envie d'en retrouver une, de recréer une grande fratrie universelle -même si cette "communauté" est en réalité déchirée sur place par les rivalités internes." 

Les autres musulmans, des cibles à éliminer
Les convertis méprisent souvent les autres musulmans. Thomson parle de "ceux qui s'obligent  à aller dans une mosquée pour la prière publique du vendredi se bouchent les oreilles, ou refont leur prière chez eux par peur de la contamination des mécréants. C'est aussi ce qui explique que les imams de France ont découvert le phénomène en même temps que les Français non musulmans. Dans ces conditions, les musulmans de France sont très clairement des cibles à éliminer, comme le dit très explicitement la propagande djihadiste."

Concernant l'avenir du djihadisme, le journaliste se montre pessimiste. "On constate surtout qu'en 2015, les départs se sont poursuivis à un rythme plutôt soutenu, malgré les attentats en France et tout ce que l'on sait des exactions commises par l'EI au Proche-Orient." Après la Syrie, un nouveau théâtre d'opération s'est à présent installé en Libye. 

Peu de repentis
David Thomson note enfin le peu de remords des djihadistes. "Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu'ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent: la plupart restent fidèles à l'idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés."
Jeudi 24 Mars 2016
Dakaractu




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