Comprendre les APE, très simplement (Par El Malick Seck)


Pour apporter sa part dans le débat de l’entrée en politique de A. Mbaye, mon cher ami de longue date, Thierno Bocoum, a interpellé d'autres de mes amis, Diakhaté, Seydou Guèye et consorts pour un débat économique et à répondre à la question de son neveu sur les Accords de partenariat économique (Ape) au lieu de donner leur opinion sur ce qu’a dit l’ancien premier ministre. Il aurait du me mettre sur la liste, car j’assume pleinement mon rôle dans ce qu’ils ont fini d’appeler la croisade contre Abdoul Mbaye. A ce titre donc, je peux lui répondre de manière courtoise, simple et technique. Car apparement, il est de bon ton de critiquer et de dénigrer tous les actes que Macky Sall pose sans pour autant analyser les tenants et aboutissants. Je ne pense pas que ceux qui critiquent les APE sachent exactement de quoi il s’agit rééllement, à part le leader Guy Marius Sagna, un sénégalais dont il faut saluer le comportement patriotique et la maîtrise de tous les aspects du dossier. 

Dans les lignes suivantes, nous allons démontrer quels sont les enjeux de ces accords, graphiques et diagrammes à l’appui. D’une part, nous allons souligner pourquoi les APE comportent des choix importants et bénéfiques pour notre pays. D’autre part, nous allons également parler des effets négatifs, destructeurs, que ces accords pourraient également avoir sur nos économies faibles. Pour dire qu’il y a du bien comme du mauvais. 

 


Balance des importations (en milliards d’euros) entre l’Union Européenne et l’Afrique de l’Ouest

Les pays de l’Union européenne sont le premier marché des produits de l’ouest-africain. Le chiffre de 38% qui est avancé représente la part des échanges de l’Afrique de l’Ouest dans le marché des pays de l’Afrique, des Caraibes et du Pacifique. L’Europe exporte 32 à 33 milliards d’euros de produits et marchandises vers notre zone économique et nous, nous exportons vers l’Europe 38 à 40 milliards d’euros de produits, principalement agricole, vers le Vieux Continent. 

Les APE vont supprimer les barrières douanières, entre l’Europe et l’Afrique, déjà décriées par les populations actives et le milieu du commerce. Dans un premier temps, l’Europe ouvre la totalité de ses frontières aux produits venant du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, bref de tous les pays de l’Afrique de l’Ouest. En échange, notre zone économique, va ouvrir progressivement ses frontières aux produits européens. Cela sur une période de 20 ans et de manière partielle. Pour être simple, les produits sénégalais, répondant aux normes du reste allégées, pourront dès la ratification des accords être vendus sur les marchés de Rungis, d’Italie ou d’Espagne, sans payer de droits de douane. Pour être encore plus explicite, la mangue sénégalaise déjà très prisée sur le marché européen va être exportée dans tous les pays de l’Union, à moindre coût, puisque ne payant pas de taxe douanière à l’entrée. En conséquence, elle coûtera moins cher sur le marché occidental, donc sera plus compétitif. Impact au Sénégal : plus de production, plus de revenus pour les acteurs de la filière. Le grand bénéficiaire des ces accords, contrairement aux affirmations des certains, c’est bel et bien le secteur agricole, car l’Union européenne reste le premier marché des produits comme le cacao ou le textile. Il y a également le secteur de la pêche, sauf qu’ici il faut émettre des réserves, car la pression sur nos mers déjà très intense va se multiplier et entamer le secteur déjà très mal en point. Cependant, il y a une belle occasion pour nos pêcheurs locaux et armateurs de s’équiper en matériel de qualité pour être aussi compétitif que les chalutiers modernes, venant d’Europe occidentale ou de l’Est. Ce qui est loin d’être gagné. 

Les APE ne veulent pas dire une libéralisation sauvage de l’économie de la sous-région, car il est prévu dans les textes que les droits de douane peuvent être préservés dans les secteurs agricoles ou industriels où notre région prévoit de développer une capacité de production pour nos marchés intérieurs. Ce qui veut dire que si le Sénégal veut protéger sa filière tomate ou sa production dans le domaine alimentaire, notre pays est libre d’appliquer les droits de douane aux pays européens. 

En réalité, à bien lire les accords avec l’UE, l’essentiel est sauf. Car l’Afrique de l’Ouest va maintenir les droits de douane sur les produits suivants en provenance de l’Europe : viande animale (volaille compris), oeufs, yaourts, viande transformée (saucisson par exemple), la poudre de cacao et le chocolat, la pâte de tomate et en concentré, le savon ou les tissus imprimés, le poisson et les préparations à base de poisson, le lait, le beurre et le fromage, les légumes, la farine, les spiritueux, le ciment, la peinture, les parfums et les cosmétiques, la papeterie, le textile, les vêtements et les voitures. Tous ces produits qui constituent l’essentiel des recettes douanières de nos pays vont continuer à entre soumis aux droits de douane. Par contre, tout qui est bien d’équipements ou intrants utilisés par nos entreprises, ne seront plus soumis aux droits de douane. De manière explicite, quand une entreprise achète une machine en Europe par exemple un journal qui commande une imprimerie, ne paiera pas la Douane. Ou une société qui achète une machine de production dans un pays de l’espace européen est libre de tout droit douanier. 

Les pays signataires ont la possibilité de produire des biens et services et exporter sur le marché européen en utilisant des produits même venant d’autres pays. Par exemple, une entreprise peut acheter sa matière première en Chine, la transformer au Sénégal et l’exporter en Europe sans payer de droits de douane.

Il ne faudrait pas être naïf pour penser que tous les produits agricoles pourront passer les barrières sanitaires. Les normes européennes vont rester. Quoi de plus normal quand on aspire à la qualité. Dans ce cadre et selon les accords, il est prévu une aide financière et technique de l’UE en matière phytosanitaire et hygiénique. Des inspecteurs des normes alimentaires européennes séjournent déjà régulièrement dans nos pays pour aider certaines sociétés et agriculteurs à résoudre les questions sanitaires des produits visant le marché de l’UE. 

En valeur, le commerce entre la zone ouest-africaine et européenne représente 68 milliards d’euros soit 44 200 milliards de CFA avec un excédent commercial en faveur de notre zone de près de 6 milliards d’euros soit 3 900 milliards. Entre 2010 et 2014, les derniers chiffres disponibles, indiquent que les échanges commerciaux ont cru, côté importations européennes depuis notre zone de 14%. De notre côté, nos exportations vers l’Europe ont accru de 7%. Nous importons d’Europe principalement des produits pétroliers ( 36%) des produits alimentaires, des produits pharmarceutiques. Ce qui veut dire concrètement que l’essence, le gas-oil, le gaz, certaines denrées prisées par les sénégalais, les médicaments vont connaître une baisse si normalement ils sont exempts de droits de douane à l'entrée de nos frontières.
 


Voici développé l’argument des optimistes pour signer les APE. 

Contrairement à ce point de vue, le camp du Non trouve que la signature de ces accords sera la fin des objectifs de développement en Afrique. Ils n’ont pas tort si certains aspects ne sont pas pris en compte. Pour dire la vérité, les droits de douane sont pratiquement supprimés pour les produits africains vendus en Europe. Ils sont de l’ordre de 4%. Enlevés, ils ne vont représenter que à, 0, 5 %. Les pays de l’Afrique de l’Ouest exercent quant à eux, 20 % de droits de douane sur les produits en provenance des pays européens. Ce qui indique que les pays européens sont gagnants à première vue de cette suppression des droits de douane. Il faut dire que ces accords sont même dénoncés par une partie du parlement européen du fait des rapports très inégaux entre les pays d’Afrique-Caraibes-Pacifique et les pays de l’Union Européenne. Le Produit intérieur brut des pays ACP est de moins 600 milliards pour 13 000 milliards d’euros pour les pays de l’Union européenne. Un rapport très inégal. 

La richesse par habitant d’un européen est 50 fois plus importante que celle d’un habitant d’un pays africain. Le gros problème pour l’Afrique est que ces droits de douane constituent jusqu’à 25% des ressources nécessaires au budget de nos pays. Pour le Sénégal, les recettes douanières aujourd’hui représentent pratiquement 20% de notre budget national et servent souvent de complément mensuel nécessaire pour payer les salaires des fonctionnaires. Le principe avancé par les défenseurs des APE est que la TVA à percevoir sur les produits venant de l’Europe va servir à compenser les pertes,  est rejeté en bloc par ses détracteurs, la TVA étant difficile à collecter. Sauf qu’ici le nouveau code des Impôts au Sénégal permet aux services fiscaux de faire payer la TVA à l’entrée des produits importés dans notre pays. Ce qui fait le plus peur, ce sont les différentes études économiques qui montrent que l’Afrique va perdre 1 800 milliards de francs CFA par année en pleine application des APE. Là dessus, les partisans du Non ne sont pas convaincus par les propositions, du reste encore floues, de compensation proposées par l’Union européenne. 

Voila simplement expliqué, les APE qui déchaînent tant de passion. Cependant il faudrait comprendre les enjeux et les intérêts des européens à nous faire signer ces APE. Si l’Europe tient beaucoup à ces accords, il y a une volonté politique et stratégique cachée. En ouvrant ses marchés aux produits africains, l’Europe cherche par ailleurs à faire de notre région qu’est l’Afrique de l’Ouest, la nouvelle Chine. Notre zone présente des avantages indéniables. Nous sommes à quelques heures, maximum 7 heures de vol, des capitales européennes, nous avons une main d’oeuvre jeune et bon marché et nous avons surtout les terres agricoles et de l’eau. Dans la région de Thiès, entre les ciments du Sahel et Diass, un groupe d’hommes d’affaires hollandais fait travailler près de 1 000 jeunes ruraux dans ses fermes pour produire des melons, légumes et autres produits de table, qu’ils exportent directement vers les Pays Bas et divers marchés occidentaux. Non loin de là, entre Tivaouane et Thiès, il y a depuis dix ans des espagnols, qui sont les premiers producteurs de melons et pastèques au Sénégal. Ils ont deux clientèles, les sénégalais et les espagnols. Ces exemples, montrent à suffisance que les européens ont compris de manière simple et pragmatique, que l’Afrique est une zone de production à bon prix, bref le nouvelle frontière à franchir. Et si les barrières douanières sautent, leurs produits ne seront que plus compétitifs chez leurs consommateurs qui dépenseront moins et épargnerons plus. Ce qui est vital pour l’économie européenne quand on sait que la force du Vieux Continent repose sur une grande capacité à épargner des revenus considérables. 

L’enjeu pour nous se situe ailleurs. Il faudrait sans doute exiger à ses nouveaux explorateurs économiques, des minima en terme d’emplois locaux pour ne pas frustrer les populations africaines qui dénoncent déjà des accaparements de terre. Il est important aussi de leur exiger un statut pour les ouvriers agricoles et éviter le syndrome de la Chine où par exemple Apple, la firme qui a inventé l’Iphone, s’est retrouvée avec des sous-traitants chinois qui pratiquent des conditions de travail frôlant l’esclavagisme. Demain, nos pays vont abriter des usines de sous-traitance pour le marché européen. Il ne faudrait pas que nous tombions dans l’affaiblissement des traitements salariaux. Il faudrait établir des normes et faire gagner un revenu conséquent à nos jeunes qui représentent près de 55 % de la population. 

J’ai versé cette contribution au débat pour répondre aux détracteurs qui nous reprochent, nous les partisans de Macky Sall, de n’avoir que l’injure à la bouche, ce qui n’est pas d’ailleurs le cas, car c’est souvent la vérité qui est perçue comme insulte et sonne parfois difficilement aux oreilles de certains, surtout quand ces derniers sont les premiers à déclencher les hostilités. Nous ne sommes pas des économistes, mais de par notre cursus et notre expérience, nous pouvons discuter de tous les sujets. L’économie n’est pas une science exacte. C’est une matière très aléatoire et conjoncturelle. L’économie dans les pays développés, c’est une matière créée pour régler les problèmes quotidiens. Pas la langue de bois, ni les folles idées et théories sans lendemain.

Mon ami Thierno Bocoum est un garçon talentueux. J’espère qu’il est satisfait de cette explication que mon grand frère Idrissa Seck n’a pas voulu apporter dans le débat sur les APE. Nous critiquons beaucoup sans expliquer, sans faire comprendre, sans faire savoir. Les amis de Macky Sall sont sur tous les terrains où ils sont invités, mais je suis désolé, une grosse partie de l’opposition qui nous critique, ne parle jamais des vraies questions et des vrais sujets. Puisque nos détracteurs sont prompts à nous inviter sur des sujets autrement dit plus sérieux, nous attendons qu’ils élèvent d’abord le niveau. Nous sommes prêts à discuter de tous les thèmes économiques et sociaux. Nous attendons et souhaitons une bonne journée et bonne semaine à tous! 

El Malick SECK, Journaliste, homme politique et conseiller municipal à Thiès

Lundi 23 Mai 2016
Dakaractu




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