Compétitions sportives / L’essentiel n’est plus de participer ou de gagner mais de… tricher.

Corruption et autres félonies : une triste réalité dans le sport.


Compétitions sportives / L’essentiel n’est plus de participer ou de gagner mais de… tricher.
Militant du sport, je ne doute pas un seul instant qu’il soit devenu une forme du contrat social. La sanction par la FIFA de l’arbitre du match Afrique du Sud/Sénégal me donne l’occasion de revenir sur la triche dans le sport dont l’avenir pourrait être très fortement compromis du fait d’effets pervers que génèrent les enjeux de plus en plus importants autour du sport et particulièrement du football contemporain. Pour cette raison, je crois que l’avenir du sport ne peut qu’être éthique, faute de quoi il cessera d’être ce messager d’une humanité respectueuse d’elle-même et de son univers.
La rediffusion régulière par nos chaines de télévision du magistral exposé du juge Kéba Mbaye, sur le thème de l’éthique, à l’occasion de la leçon inaugurale marquant la rentrée académique 2005 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar permet à beaucoup de nos compatriotes de se familiariser encore plus avec l’éthique dans la gestion de la cité.
Aujourd’hui, la professionnalisation du sport conduit, comme dans la plupart des institutions incrustées par l’argent, à des dérives insoupçonnées. Le gap criard de normes pour réguler ces questions et l’inertie, voire même pendant longtemps, une forme de « complaisance » inexplicable de la part de certains dirigeants du sport mondial, conduisent, de plus en plus, à l’appel à l’éthique, à la conscience humaine pour juguler ou empêcher ces dérives qui sont de deux sortes.
- Les dérives des dirigeants auxquels on demande de plus en plus un comportement éthique se traduisant par l’adoption de normes de bonne gouvernance des structures sportives et de lutte contre la corruption dans le sport.
- Les dérives des pratiquants auxquels on demande de ne pas fausser le résultat sportif en trichant par … le dopage par exemple.
Les dirigeants du sport contemporain doivent muer ou adopter un comportement éthique qui aura le mérite de les éloigner des conflits d’intérêts et de la corruption au sens large et, en ce sens, la bonne attitude devrait s’ordonner autour des trois idées suivantes :
- les décisions qu’ils prennent doivent être les meilleures pour les intérêts du sport ;
- ils doivent être pénétrés des valeurs de l’idéal sportif, notamment l’éthique et le fair-play ;
- ils doivent incarner des valeurs telles qu’ils inculquent aux sociétaires le bannissement de toute violence et racisme dans les stades.
 
I - Un petit tour d’horizon de ces pratiques à travers le monde et à travers certaines compétions.
(Exemples tirés de notre livre : « Gestion du football sénégalais. Onze éléments pour comprendre », coécrit avec Cheikh Diassé, CREDILA/REUSSIR, Dakar 2006).
Les JO d’abord…
Dans le sport, la corruption ne se limite pas aux seules compétitions sportives, en témoigne le vaste scandale ayant touché le CIO en 1998-99. On la retrouve aussi et surtout dans l’attribution de l’organisation des compétitions sportive d’envergure. Certains des membres du CIO reçurent en effet des « cadeaux » de la part de villes candidates visant à influencer leur vote. On s’est même posé la question de savoir si les JO n’ont donc pas été « achetés » par certaines villes, voire par toutes les villes en ayant obtenu l'organisation ces dernières années : Atlanta (été 1996), Nagano (hiver 1998), Sydney (été 2000) et Salt Lake City (hiver 2002) ont en effet fait l'objet de révélations présumant l'existence d'une véritable culture de corruption au sein du CIO. Dès 1991, Juan Antonio Samaranch fut alerté par un rapport que lui adressa la ville de Toronto de l'attitude de certains membres du CIO qui réclamaient de la part des villes candidates des avantages, par exemple des cadeaux ou le financement des études à l'étranger de leurs enfants. (Motif de fierté, pour le Sénégal, le juge Kéba Mbaye qui y était n’a jamais fait l’objet de soupçons de ce point de vue, contrairement à ses autres collègues africains. Par ailleurs, l’affaire Lamine Diack étant encore en cours devant la justice, je ne vais pas en parler).  
…Ensuite les compétitions de football en Europe…
Quantitativement, le football est le sport le plus touché par la corruption.
France
En effet, quel est l’observateur averti du football des années 90 qui ne se souvient de ce fameux OM – Valenciennes ? « Jean-Jacques Eydelie, l’ancien joueur de l’OM qui publie des révélations explosives, 13 ans après, sur l’affaire VA-OM dans son livre « Je ne joue plus », explique la motivation qui animait Bernard Tapie en 1993 pour tenter de corrompre trois joueurs valenciennois avant de s’en aller affronter le grand Milan et obtenir le sacre que l’on sait, unique succès français dans la compétition reine d’Europe. Eydelie raconte aussi comment il aurait informé l’ensemble de l’équipe de toute l’affaire, dans le bus qui ramenait l’OM à la maison, de quelle façon aussi Tapie aurait auparavant fait de claires allusions à sa volonté d’arranger le match devant des internationaux français, lors d’un rendez-vous à bord du Phocéa. … ». Je ne sais vraiment pas si ce livre de Eydelie a fait l’objet d’un démenti mais j’avoue que les faits sont troublants !
Toujours en France, ces propos rapportés par le Magazine mensuel « Capital » de mars 2000, ont alimenté la rumeur sur un match tellement une coïncidence troublante avec une fin de championnat de France rend perplexe ! « Le président du club adverse s’est approché de nous sur le terrain d’échauffement, juste avant le match, à 20 h 15, avant de retourner au vestiaire pour enfiler les maillots. Nous étions en fin de saison, le match était important pour son équipe, pas pour la nôtre. Il nous a demandé combien on touchait de prime en cas de victoire. À l’époque, c’était entre 25 000 et 50 000 francs, suivant les joueurs et leur réussite. Il a proposé le double (...) en liquide à chacun de nous si nous les laissions gagner. (...) Pendant 80 minutes, on a joué normalement et, à dix minutes de la fin, alors que nous étions à deux buts partout, nous avons laissé filer l’attaquant adverse. (...) Le type a marqué un joli but. Ils ont gagné. Tout le monde était content. ». La question a été posée de savoir s’il ne s’agissait pas de ce PSG-Bordeaux qui devait offrir le titre aux Girondins au détriment de l’OM en 1999 ? Même score final, match de fin de saison, enjeu pour une équipe et pas pour l’autre, but victorieux dans les dix dernières minutes, et la rumeur d’enfler… Jusqu’à ce que Capital démente : le match concerné est plus ancien et le corrupteur est un club de première division du sud de la Loire affirme alors le mensuel en questions.
Italie
En Italie, juste après la finale de la coupe du monde en Allemagne et le coup de boule de Zidane. « Cinq jours durant, les Italiens ont pu savourer leur titre de champions du monde. Le sixième jour, la justice trancha. Rien à voir avec le « Weltmeisterschaft » victorieux ( pour parler comme les allemands). Ce qui s'effondre avec fracas, c'est tout simplement le plus grand club de la péninsule. Vingt-neuf titres de champion d'Italie, la dernière fois en juin dernier, deux fois championne d'Europe et autant de succès en coupe intercontinentale. Un des plus grands clubs du monde : la Juventus de Turin. La respectable « vecchia signora ». Enfin, qu'on croyait telle. Bien qu'on eut déjà des doutes, en fait. Déjà, un procès fameux, tenu de 2002 à 2004, avait dévoilé l'usage systématisé de la créatine, pour doper de 1995 à 1998 les performances des joueurs bianconeri. Des doutes aussi concernant l'impartialité des arbitres à l'égard du club piémontais. Souvent un petit penalty pour forcer la décision... Mais ce qui n'était que soupçons est avéré : le club bianconero a triché. Un vaste système orchestré par son directeur général Luciano Moggi a été mis en place, incluant petits arrangements sympathiques et autres échanges de faveurs. Pris la main dans le sac, ou plutôt la bouche dans le combiné du téléphone sous écoutes, à discuter de choix d'arbitres, réclamant la nomination de ceux estimés favorables au club, ou à évoquer des coups de mains sur la pelouse. Et Moggi ne parlait évidemment pas tout seul, lors de ces sulfureuses conversations ! Sont éclaboussés l'ancien président de la fédération italienne en personne, Franco Carraro, et le président démissionnaire de la ligue professionnelle des clubs, également vice-président du Milan AC, le club de Berlusconi, Adriano Galliani. Le gratin du calcio dans la combinazione : les matchs étaient truqués.  Un championnat qui fait battre le coeur des tifosis par millions chaque dimanche complètement décrédibilisé. Maculé de la boue de la honte ».

…Enfin l’Afrique - Sénégal
En Afrique et plus particulièrement au Sénégal, cette question de la corruption n’est pas aussi agitée qu’en Europe. Loin de nous l’idée de douter de son existence, mais comme partout où il est supposé sévir on a du mal à prouver de manière positive la corruption. Les moyens d’investigation n’étant pas les mêmes, les enjeux des matchs étant totalement différents, on ne peut pas avancer avec certitude que ce phénomène est aussi présent ici que dans les championnats à enjeux de millions d’euros ou de dollars.
Il est vrai qu’en juin 2004, la police sud-africaine a arrêté 22 personnes à l’occasion de la bien-nommée « Opération dribble ». Plus d’une dizaine d’arbitres et trois directeurs de clubs se sont retrouvés sous les verrous. Les arbitres recevaient 10 000 rands (1 800 euros soient 1 170 000 CFA) par match de championnat et trois à quatre fois plus pour les matchs de Coupe. « La corruption a toujours été là, depuis des saisons. Ce qui a décrédibilisé le championnat et détourné l’intérêt des supporters, de moins en moins nombreux à aller au stade », explique Germaine Craig, journaliste sportif au quotidien local The Star.

Il est tout aussi vrai que le Sénégal a été une fois accusé lors de la CAN qui s’est déroulée en Algérie 1990, d’avoir tenté de corrompre un arbitre mais l’affaire n’est pas allée bien loin.
II – Réfléchir sur les formes de la triche dans notre pays.
Oui, ce qui, mérite vraiment réflexion dans notre pays, ce sont les comportements visant à tricher sur l’âge des footballeurs avec à la clé une certaine forme de corruption dans les centres d’état civil. Je sais, pour avoir souvent échangé sur ces questions avec son Président, que le centre de formation « Diambars » en fait un cheval de bataille. Mais, pour le reste, c’est à mon avis triste. On en rigole. Quelques fois c’est un sujet tabou, d’autres fois un moyen de chantage sur les supposés bénéficiaires de ce système. En tout état de cause et, selon les circonstances, notre rapport à cette question ne semble pas du tout clair, il est même très ambigu. Or ce problème mérite d’être pris à bras le corps et d’être éradiqué une bonne fois pour toute ? S’est on déjà posé des questions sur les fins de tournoi de nos lions ? La CAN en Égypte (même si une décision arbitrale très contestable laisse toujours planer le doute sur l’issue de cette demie finale Sénégal – Égypte) et la coupe du monde de 2002 (la défaite en quart de finale contre la Turquie demeure un mystère, que s’est il passé pour que l’équipe qui avait enflammé le monde soit à ce point méconnaissable ?). Pourquoi nous brillons au début des tournois et nous n’allons jamais au bout ? Souvent sortis en quart…Je crois que nos scientifiques et autres spécialistes de la médecine du sport devraient se pencher sur ces questions.
Ce qui mérite tout aussi réflexion, toujours dans notre pays, ce sont les critères de sélection dans les équipes nationales. Est que ce sont toujours les meilleurs du moment qui  sont pris ? Il y a-t-il des critères liés à l’appartenance du sélectionné au portefeuille d’agents de joueurs, très souvent, assez proche des encadrements techniques des équipes? N’y a-t-il pas des « deals » sur ce genre de sélections en vue d’étoffer les CV du jeune destiné à l’exportation ?  Autant de questions que l’on devrait aborder sereinement et sans passion pour avoir un sport ou un football local digne de ce nom.
Aux dirigeants actuels du football sénégalais, continuez vos efforts ! Ne céder jamais à la tentation du succès facile. Aucune victoire n’est pas facile ! Pensez juste à poser, dans l’éthique, votre pierre à l’édifice. Mêmes si les succès ne viennent pas tout de suite, ce seront des succès du Sénégal le jour où ils viendront et vous aurez contribué à baliser le chemin.
Sud Quotidien (jeudi 23 mars 2017)
 

Professeur Abdoulaye SAKHO, Chercheur en droit du sport, UCAD/CRES

Dakar Mars 2017

 

 

Jeudi 23 Mars 2017
Dakaractu




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