Commentaire: « Qualité Africaine »

« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres, n’est pas victime ! Il est complice ! »
Georges Orwell (1903-1950)


Commentaire: « Qualité Africaine »
Nous autres africains, sommes-nous victimes, coupables ou complices des  catastrophes vécues par nos peuples ? A la lecture du rapport de l’ONG Public Eye, datant du 1° septembre 2016 et qui dépeint un tableau catastrophique de la gestion de nos importations de fuel destiné à nos stations services, il y a de quoi considérer les trois options en question, avec comme question d’essence quasi divine : « Que valent nos vies ? »
Il demeure toujours aisé de mettre nos inaptitudes à « entrer dans l’histoire » sur le compte de ces salauds de blancs racistes qui ne nous aiment pas, c’est de bonne guerre. Mais regardons la triste réalité en face et à l’instar de Alpha Blondy, constatons que « les ennemis de l’Afrique, ce sont d’abord les africains. »
Plantons le décor de nos avanies collectives, en commençant par  les objets dits « chinois ». La Chine est devenue la première puissance économique du monde en vendant ses produits dans le monde entier. Pourquoi leurs productions sont solides et aux normes quand elles sont écoulées en Europe ou aux Etats-Unis, et qu’ils se brisent au moindre  regard d’un africain ? Pourquoi une célèbre boisson énergisante aux testicules de Taureau est interdite en Europe et ailleurs et demeure exposée en tête de gondole dans toutes les épiceries et stations services d’Afrique ? Et la liste est longue… Nos dirigeants n’ont cure de notre santé et de nos environnements. Car dans cette histoire de diesel de « qualité africaine », qualificatif officiel et significativement adéquat, il faut partir du coup d’envoi des limites explosées de notre patriotisme, qu’a constitué l’affaire en 2006 du Probo Koala. Retour en arrière.
Il y a dix ans, le 19 août 2006, Abidjan la capitale économique ivoirienne se réveillait dans une puanteur insoutenable. Une odeur mortelle de produits déversés par le « navire poubelle » Probo Koala, dans différents sites de la ville. L'un des plus gros scandales environnementaux d'Afrique débutait, scandale dont la Côte d'Ivoire se remet aujourd'hui encore péniblement.

Il y a dix ans la puanteur dégagée par les déchets du Probo Koala, les épidémies de nausée, de diarrhée, les démangeaisons de peau et les infections oculaires étaient telles que ceux qui en avaient les moyens fuyaient Abidjan pour échapper à une catastrophe écologique sans précédent en Côte d'Ivoire.

Au total, 550 tonnes de déchets toxiques, dérivés du pétrole, ont été déversées autour d'Abidjan par une société de négoce peu regardante, Trafigura, et une entreprise de retraitement véreuse, Tommy.

Le bilan de 17 morts, 34 400 empoisonnements, et probablement des dizaines de milliers d'autres cas non officiels laissent encore un goût amer dans la gorge des Abidjanais. Un goût autrement plus acre que le cloaque mortel d'oxyde de sodium ou d'hydrogène sulfuré répandu dans dix-sept sites autour de la capitale économique ivoirienne..

L’arrivée, le déchargement et le départ du Probo Koala ont été gérés avec flou et confusion dans les différents niveaux et services du Port autonome d’Abidjan (PAA), fait remarquer le rapport. Il souligne également à l’encontre Marcel Gossio, le directeur général du PAA, «des manquements» à sa charge de premier responsable du Port autonome d’Abidjan. Les services des Douanes n’ont pas échappé non plus aux investigations des enquêteurs qui y ont relevé des «dysfonctionnements et la méconnaissance des obligations» qui ont aussi permis le déchargement sans encombre des déchets toxiques.

Le rapport dresse un chapelet de responsabilités et sans accuser nommément personne de corruption laisse en conclusion une phrase laconique : «La Commission s’est interrogée sur les raisons qui ont pu pousser certaines personnes à agir comme elles l’ont fait». En 2014, les statistiques belges et néerlandaises, qui classent les exportations de diesel en fonction de leur teneur en soufre, montrent que 80 % de ce qui prend le chemin de l’Afrique contenait une teneur en soufre supérieure à 1000 ppm. Soit 100 fois la limite admise en Europe. A l’inverse, l’essentiel de ce que la zone ARA exporte vers l’Europe et les Etats-Unis affichait une teneur inférieure à 10 ppm. Autrement dit, plus un carburant est toxique, plus il est probable qu’il soit destiné au marché africain.

Voilà le problème. Assis sur 70% de la richesse mondiale, plutôt que de nous battre pour être la « plus belle », nous avons accepté pour des raisons insoupçonnées de devenir avec l’aval de nos dirigeants la « poubelle » du monde. Question de choix ! Pourquoi faisons-nous immanquablement les mauvais ?

Dans cette catastrophe annoncée de caburant toxique, qui impacte par  ses conséquences morbides sur plus de 130.000 personnes au Sénégal selon le rapport de Public Eye, il est navrant de constater que nous aurions dû attendre au moins du Conseiller spécial du Chef de l’Etat en matière énergétique, qu’il le conseillât judicieusement en lui recommandant de ne pas signer l’ordre d’importation de telles cargaisons. Mais qui peut le plus pouvant le moins, il s’avère que le Conseiller spécial du Chef de l’Etat en matière  d’énergie est aussi le PCA de Puma Energy, filiale de Trafigura, qui importe ce produit décrié. Cela vous fait moins rire et je comprends. Vous le voyez dire au chef de l’état qui lui demande conseil : « Excellence, je ne vous recommande pas d’acheter la pourriture toxique que je vous vends ! » ? Faut pas rêver… Comme il aura fallu peu de vergogne au fonctionnaire ivoirien à monter une société factice lui permettant de recueillir les déchets du Probo Koala, avant de les proposer aux poumons de ses concitoyens, il aura manqué un sérieux  sens de la responsabilité aux traders africains qui sont aussi distributeurs de produits pétroliers, pour accepter des bénéfices sur  des ventes qui mettent leurs compatriotes en danger de mort. Pour quelques milliards de plus… L’argent n’a pas d’odeur, mais ce fuel pue la mort. Mais attendez voir… Quelle était la compagnie déjà responsable de la catastrophe du Probo Koala ? Je vous le donne en mille… Trafigura bien sûr… Une sale et toxique habitude. Mais comme nous chantions sous la coloniale : « Nous sommes les africains qui revenons de loin ». On peut tout nous faire…Nous sommes complices.

Jean Pierre Corréa
Jeudi 22 Septembre 2016
Dakaractu



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