Chronique de AKD / Retraités sénégalais : Le Décès social avant le Décès clinique


Chronique de AKD / Retraités sénégalais : Le Décès social avant le Décès clinique
L’homme toussa trois fois et sentit ses jambes l’abandonner. Il fit un dernier effort et parvient à s’agripper sur le rebord en fer d’un arrêt de bus et reprit son souffle. Après un effort surhumain, il se hissa sur le banc et s’allongea lentement dessus alors que devant lui les rares piétons qu’il entrevoyait à peine hâtaient le pas en ce début de soirée glaciale du mois de février. Il était diabétique, souffrait d’hypertension artérielle, des arthroses et des douleurs musculaires, des maux de tête chroniques, une défaillance progressive de la vue et vivait dans un état de stress permanent depuis maintenant cinq longues années. Sur le banc de cet arrêt, le dernier avant l’hôpital Principal  l’homme sentit encore ses jambes le lâcher, son ventre lui faisait atrocement mal certainement à cause de la faim car depuis ce matin il n’avait rien mangé. Malade, fatigué et désespéré, il n’arrivera jamais à Principal ou il avait décidé de s’y rendre pour voir un médecin afin de parler de sa situation. Il eut une dernière pensée pour sa famille et s’éteignit lentement, dans l’anonymat et dans l’abandon total d’une société des temps modernes, ou de plus en plus, la vieillesse, l’invalidité, la personne retraitée n’a aucune place. Il s’appelait Baye moussa Ndiaye, retraité d’une structure de la place et avait 68 ans. Fin de la fiction. Sénégalais, voici le vécu de nos  retraités.
Fondamentalement la perception de la retraite dépend des sociétés, des cultures et des peuples, mais également des personnes. En occident la retraite est considérée comme une simple passation de services, entre une personne qui a accompli sa mission, qui a participé à la cotisation de ses devanciers et qui à son tour passe le flambeau. Elle n’a pas de contrainte majeure car elle ne cotisait pas pour ses enfants, elle ne prend en charge que sa femme avec qui elle a construit toute une vie. Elle a cotisait assez longtemps pour ne pas se faire des soucis. Cette personne désire se reposer ou aller explorer le monde, ce que son temps  de travail ne lui permettait pas. Par contre chez nous plus particulièrement au Sénégal la retraite est appréhendée avec beaucoup de peur, beaucoup d’angoisse, de stress car elle est assimilable à un décès social et économique. la retraite est un état extrêmement complexe, variable d’une personne à une autre et l’état d’esprit d’un nouveau retraité dépend de la nature de la personnes, de son travail, de sa hiérarchie et de son grade, de la structure qui l’emploie, de sa trajectoire sociale et de son parcours et cursus professionnel, du système de cotisation en vigueur dans le pays, et en dernier ressort de son  environnement socioculturel et de son tissus relationnel qui déterminent le devenir de l’individu. La retraite fait peur et de manière générale le sénégalais pour ne pas dire l’africain craint la retraite à cause de la conception que nous nous faisons du travail. On travail pour vivre, comme tout humain, et même dans une perspective métaphysique Dieu a dit à l’homme pour le punir du péchés originel que «  désormais tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Chez nous le travail englobe beaucoup de chose, d’abord la réussite sociale, la satisfaction de soi, la valorisation aux yeux des autres et enfin la prise en charge de tous les autres membres de la famille, des enfants, des proches et voisins. Par le travail l’homme participe à la vie de la communauté, prend des décisions, impulse et manage. L’activité permet à l’homme d’avoir le sentiment d’exister et comme dit Freud «  le travail entraine la sublimation des sentiments refoulés, anciennement contenu dans l’inconscient, et que la conscience refoule sous des formes socialement acceptées ». Vu sous ses angles, la crainte se justifie car le nouveau retraité a l’impression de quitter un monde pour un autre. C’est ça qui fait peur. C’est la peur de ne pas savoir que faire de son temps, ou trouver les ressources que l’on avait, comment continuer à s’occuper de sa progéniture, comment faire face aux dépenses de la maison. Mais ce n’est pas juste pour des soucis d’ordre financiers, car le changement dans le niveau des ressources que ce soit les retraités de la fonction publique, fonctionnaire ou agent de l’état, retraités du secteur privé, travailleur sans cotisation entraine des conséquences dans le vécu quotidien, surtout si vous n’avez pas des mesures d’accompagnement ou un soutien et suivi psychologique. Parce que chez nous on ne réussit pas pour nous même mais pour les autres, pour le voisinage, pour les amis et même pour les ennemis. Le communautarisme est passé par là. Nous entendons tous leurs revendications, nous les entendons dénoncer les maigres pensions allouées à chaque trimestre, nous voyons bien les efforts de l’état pour réhabiliter cette pension de retraite. Mais ça c’est le coté cours, car être retraités au Sénégal cache des choses beaucoup plus humiliantes au sein des familles et au niveau des personnes. Nos sociétés quittent progressivement la solidarité mécanique au profit de la solidarité organique et dans cette forme de solidarité les hommes sont liés les uns aux autres par les fonctions qu’ils occupent et les avantages qui y sont rattachés, ce qui donne au travail une fonction existentielle. C’est pourquoi nous assimilons la retraite chez nous à un décès social car dans notre code de la famille, on dit que l’homme est le chef de la famille et même l’islam recommande à l’homme de s’occuper de sa famille sur la base de plusieurs considérations. La perte des ressources ou en tout cas sa diminution entraine aussi une baisse du pouvoir d’achat qui se répercute dans toute la famille. Le retraités n’a plus les moyens de faire face à toutes les charges de la famille et cet aspect peut être les membres de la famille ne le perçoivent encore. Le train de vie de la famille commence alors à se dégrader dangereusement. Les factures, les dettes, les engagements non tenus commencent à s’accumuler. Ça c’est le premier niveau, ensuite s’ajoute la question de l’autorité dans la famille, surtout si vous avez une femme qui a construit toute sa vie sur vos revenus. Le plus proche soutien de l’homme c’est sa femme, dans les pires comme dans les bons moments. Quand il y’a un changement dans le vécu du couple, il faut que les conjoints élaborent une stratégie pour gérer la situation. Ils sont nombreux les hommes qui décèdent quelque temps après la retraite à cause de rancœur accumulée  et du comportement de leur femme qui le trouve désormais inutile, et surtout si vous n’aviez pas vieilli ensemble. Les câlins et les bonnes paroles disparaissent, ta femme devient ton propre bourreaux, en se refusant à toi si tant est que l’homme y puisse encore quelque chose, en te marginalisant, en te refusant tes plats préférés et entrainant tes propres enfants dans le jeu. Parce que simplement l’homme  n’as plus de revenus et que dans sa vie il ne s’est jamais rendu compte sa femme avait bâti sa vie et sa carrière sur le  salaire. Enfin la perte de l’autorité peut être source de dislocation et d’éclatement de la famille car en l’absence d’un père rassembleur et protecteur qui gérait toute sa famille, les membres  peuvent se dire  que maintenant « bop sa bop », comprenez chacun pour soi. La conséquence est que les enfants ne sont plus surveillés et cela ouvre la porte à toutes les dérives (banditisme, drogues, agressions, prostitution). Finalement c’est la bande des vieux retraités qui se retrouvent à la grande place ( grand place) pour échanger et passer le temps car rester à la maison permet de voir et d’entendre des choses dont on était pas au courant, mais surtout fuir les requêtes, aller voir un ami ou une connaissance pour demander un service, etc.
Une retraite non préparée et non planifiée entraine une désarticulation des repères et des gestes quotidiens de la vie qui à son tour entraine des troubles anxieux et des troubles de l’humeur qui à leur tour entraine à terme une montée de la tension artérielle, le tout pouvant déboucher sur une dépression nerveuse. En générale la société ne perçoit pas ce drame qui se joue au premier plan de la vie des retraités car ce sont des drames silencieux, mais on peut retenir que  la société elle-même craint la retraite car avec l’âge toutes les facultés diminuent et la personne tend vers la dépendance. Or toutes les sociétés sont bâties sous le sceau de la jeunesse et de la performance, de la modernité et de la tentation à se projeter toujours vers le future pour de nouvelles conquêtes. Au Sénégal nous n’échappons pas à cette règle et c’est pourquoi tout le monde a peur de vieillir. Même après la retraite, certains essaient de se recycler vers d’autres activités car simplement la progéniture n’est pas encore solide ou que simplement aussi on a le sentiment de pouvoir encore servir à quelque chose. Il y’a chez les retraités le sentiment d’être des laissés pour compte, d’avoir servi son pays pour rien. En Europe par exemple et aux USA ou les systèmes de protection sociale sont très avancées, l’enfant jusqu’à 18 ans est une propriété de l’état, de même après 60 ans, le senior retombe sous la propriété exclusive de l’état. Parce que le système est structuré de telle sorte que tout est mutualisé comme par exemple l’assurance maladie, l’assurance vieillesse, etc. c’est l’équivalent de nos plans sésames et des politiques de prise ne charge médicales par le biais de la couverture maladie universelle et autres. Malheureusement nous sénégalais nous ne  donnons pas trop d’importance à la protection sociale et à la mutualisation. Aux USA par exemple tout est assuré et c’est obligatoire et valables pour les travailleurs, les employeurs, les personnes physiques, les sociétés, les maisons, les véhicules. Autant l’individu travaille, autant il perçoit de l’argent et autant il cotise pour lui et pour les générations futures. Et c’est ce qui rend le système performant et durable. En définitive, la vie réserve des fortunes diverses et dans cette diversités des fortunes, certains se contentent simplement d’une petite vie, d’une petite retraite et d’une petite tombe.
Baye moussa Ndiaye est mort parce que simplement au crépuscule de sa vie personne ne lui avait tendu la perche. Il est mort parce qu’il était devenu inutile, il est mort parce que la relève n’avait pas suivi. Il est mort parce qu’à la retraite, ses revenus ne pouvaient plus supporter  sa vie. Mais il est surtout mort parce qu’à prés de 68, sa progéniture s’accrochait toujours à ses basques, l’obligeant même parfois à aller faire le tour du coin pour demander service, quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé. Il est mort parce qu’au sein de sa famille il était devenu un étranger, juste un fardeau. Il est mort parce que ce matin encore et pour la énième tentative, il n’était pas parvenu à honorer correctement sa femme, ce que cette dernière le lui avait jeté à la figure. Il est mort parce que l’accompagnement psychosocial n’avait pas suivi ce changement de statut. Malade, fatigué et désespéré, il n’arrivera jamais à Principal ou il avait décidé de s’y rendre pour voir un médecin afin de parler de sa situation. Il eut une dernière pensée pour sa famille et s’éteignit lentement, dans l’anonymat et dans l’abandon total d’une société des temps modernes, ou de plus en plus, la vieillesse, l’invalidité, la personne retraitée n’a aucune place. Et si par extraordinaire, il était parvenu à l’hôpital Principal de Dakar, certainement il aurait rencontré un médecin. Et certainement ce même médecin lui aurait recommandé de faire des analyses. Et certainement les analyses auraient révélé que parmi toutes les autres pathologies décelées, une aurait certainement le plus retenu l’attention. En effet il aurait appris que depuis plus de trois mois, il était devenu insuffisant rénal. Mais ça, il ne le saura jamais. Il s’était allongé pour ne plus jamais se relever.

ALY KHOUDIA DIAW SOCIOLOGUE
Mardi 11 Avril 2017
Dakaractu




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