CAN 2015, Claude Leroy : « Ce qui s'est passé avant le match d'ouverture est indigne de l'Afrique »

En huit participations – un record –, l'entraîneur français Claude Le Roy « [n’avait] jusque-là jamais eu ce genre de problèmes ». Juste avant le match d’ouverture de cette trentième édition de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) contre la Guinée équatoriale, pays hôte au régime controversé, le bus du sélectionneur du Congo et de son équipe a été coincé dans les embouteillages pendant plus d’une heure, samedi 17 janvier, jusqu’au stade de Bata. Malgré une égalisation arrachée de justesse (1-1), l'entraîneur, joint au téléphone par Le Monde, en veut toujours autant aux organisateurs du tournoi.


CAN 2015, Claude Leroy : « Ce qui s'est passé avant le match d'ouverture est indigne de l'Afrique »
Pourquoi critiquez-vous la façon dont la Guinée équatoriale a organisé ce début de tournoi ?
Claude Le Roy : Sur un parcours où nous mettions les jours précédents douze à treize minutes pour aller jusqu’au stade, on est tombés sur des embouteillages qui nous ont fait mettre soixante-cinq minutes pour le même trajet. Cette désorganisation était parfaitement organisée ! S’ils l'avaient voulu, des policiers auraient pu libérer une voie au milieu de la route pour faciliter le passage de notre bus. Au niveau du protocole, les organisateurs connaissaient exactement le chemin à suivre et ils auraient dû nous libérer des voies d’accès.
Mais, au lieu de ça, tout le monde riait de nous voir bloqués... Des policiers, il y en avait des centaines sur le parcours jusqu'au stade, et pas un ne bougeait. Je pense que la Confédération africaine de football a été un peu ulcérée par cet épisode, même si elle est prête à accepter beaucoup de choses venant de la part du « sauveur » de la CAN [la Guinée équatoriale a repris en ultime recours l’organisation du tournoi après le renoncement du Maroc].
Comment avez-vous meublé l’attente pendant ces embouteillages ?
En réalité, je ne savais pas quoi dire. J’ai simplement conseillé aux joueurs de boire et de rester concentrés, pour ne pas perdre de l’énergie. Surtout que, d'un seul coup, la clim’ n'existait plus. Je ne suis pas un adepte de la climatisation, mais, quand il fait 35 °C dehors et qu’on est confiné dans un bus pendant une heure, ça peut servir. Car, à l’intérieur, la température peut très bien monter jusqu’à 40 °C.
Finalement, on n’est arrivés au stade qu'une heure avant le coup d’envoi du match, alors que réglementairement on doit se présenter au moins une heure et demie avant le début… Ce qui est terrible, c’est que, pendant des semaines, mon équipe a fonctionné à la minute près, nous avions été attentifs à tout, le temps de digestion, le temps de récupération, et là, d’un seul coup, mes joueurs se retrouvent juste avant le match d’ouverture à n’avoir même plus le temps pour leurs massages, leurs stretchings, etc.
A une heure du coup d’envoi, impossible de rattraper le temps perdu ?
Notre équipe n’a même pas pu voir le terrain avant de commencer le match, parce que la pelouse était alors occupée par la cérémonie d’ouverture avec les chefs d’Etat. Tout le contraire de ce qu’il faut faire normalement pour bien aborder un match. Et au plus haut niveau, ça ne pardonne pas. Notre début de match difficile n’est pas uniquement la résultante de tout ça, mais on peut quand même voir dans cette addition de petits inconvénients une explication importante.
D’autant que mon équipe, elle n’a aucune marge, il faut toujours qu’elle soit à son maximum pour pouvoir faire un résultat. Bon, finalement, nous avons malgré tout réussi à égaliser. Et après le match, notre capitaine Prince Oniangué est allé directement se coucher. Il se sentait mal, car il avait pris un coup de chaud dans le bus…
En début de semaine, votre hôtel n’avait pas assez de chambres pour l’ensemble de l’effectif du Congo. Est-ce toujours le cas ?  
Oui, on est toujours au même endroit. Nous sommes ici à 35 personnes. Tous les 23 joueurs dorment dans des petits lits individuels. Mais plusieurs membres de mon staff doivent dormir à deux dans le même lit : le kiné, l’ostéo, mon entraîneur adjoint, le préparateur physique … Ici, on aura tout connu. En revanche, en ce qui me concerne, j’ai quand même une chambre à moi. C’est le privilège de l’âge ! (Rires.) Et puis il faut dire que, la nuit, je ne dors pas. Ou très peu. Je passe mon temps à regarder des matchs.
En huit participations à la CAN, aviez-vous déjà vécu de telles situations ?
J’ai déjà participé à huit Coupes d’Afrique des nations en tant qu’entraîneur, j’ai déjà suivi des Euros, des Copa America, et rien de tel ne m’était encore jamais arrivé, je n’avais jusque-là jamais eu ce genre de problèmes. En réalité, ça ne pouvait se produire qu’en Guinée équatoriale… A mon avis, la fédération locale de football n’a rien à voir à ça, c’est plutôt à cause de leur gouvernement. Mais bon, comme maintenant on a déjà affronté ce pays, on ne connaîtra sans doute plus ce genre de problème…
Ce sont des trucs dont on aurait pu entendre parler il y a trente ou quarante ans, mais plus maintenant. Ce qui s’est passé est indigne de l’Afrique. C’est d’autant plus dommage que, durant les éliminatoires de cette CAN, on a vu pour la première fois pas mal de victoires à l’extérieur, donc je trouvais que la situation s’améliorait et qu’il y avait de moins de problèmes pour les sélections nationales en déplacement.
Jusqu’alors, quelle était la situation la plus perturbante à laquelle vous aviez dû faire face durant une CAN ?
Lors de ma première CAN, en 1986, il m’était arrivé un truc invraisemblable avec l’équipe du Cameroun. Cette année-là, la compétition était organisée en Egypte. Et, la veille de la finale, nous avions dû nous entrainer parmi les passants dans un jardin public ! Je me souviens qu’on avait utilisé des pierres pour remplacer les poteaux. Les familles et les enfants égyptiens que l’on croisait nous disaient tous qu’on allait perdre 3-0, 4-0… A l’époque, pour des raisons de sécurité, nous n’avions pas pu nous entraîner au stade [un mois plus tôt, les policiers égyptiens avaient lancé une mutinerie contre le régime de Moubarak].
Bien sûr, le choix d’un jardin public n’était pas beaucoup plus sûr… Ce dont je me souviens aussi, c’est surtout que le plus grand joueur égyptien de l’époque avait eu deux cartons jaunes en demi-finales et qu’il avait quand même pu jouer contre nous la finale. Une réunion extraordinaire de la Confédération africaine de football s’était tenue dans la soirée qui précédait. Taher Abouzeid avait donc finalement joué et nous avions perdu aux tirs au but.
Source : Le Monde


 
Lundi 19 Janvier 2015




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