BHL, Wade et Sarkozy (Par Ndiakhat Ngom)


BHL, Wade et Sarkozy (Par Ndiakhat Ngom)
Philosophe et politologue comme Bernard-Henry Lévy (Bhl), en plus d’être son ancien voisin dans le 7e arrondissement de Paris, je souhaitais modestement apporter une lumière sur ce personnage, très intelligent, mais aussi assez bariolé, qui a défrayé l’actualité, dernièrement, par des extraits de son ouvrage « La guerre sans l’aimer » (Paris, Grasset, 2011), parus dans le journal l’OBS du 9 décembre 2011. Ces passages ont paru choquer nos compatriotes, très gênés par certains aspects. Mais qui connaît Bhl doit être très précautionneux par rapport à ses sorties littéraires et médiatiques.

Personnage riche en couleur, bon viveur et gros charmeur, Bhl n’aime pas laisser indifférent. Comme le philosophe Kant qui avait l’habitude de se promener quotidiennement en fin de journée dans les jardins de Königsberg (ce qui indiquait aux ménagères, d’après la légende, l’heure d’aller aux fourneaux), il quittait chez lui, les après-midi vers 18h pour longer le bd St Germain et aller au Café de Flore (Place Simone de Beauvoir, en face de l’Eglise de St Germain) sous le regard des passants admiratifs. Ça l’amusait beaucoup, et flattait son ego surdimensionné. II était toujours accompagné par sa femme, Arielle Dombasle, très belle et cultivée, ayant grandi au Mexique, et devenue chanteuse (soprano) sur le tard, parce que dotée d’une belle voix. Enfin, elle est adepte de la chirurgie esthétique pour garder sa silhouette si enviée et si fantasmée de poupée Barbie.

Agrégé de philosophie, Bhl a préféré à l’enseignement le métier de reporter, plus vivant à son goût, et écrit régulièrement des chroniques, dans des journaux, comme Le Point, L’Express, etc. Philosophiquement parlant, c’est un sartrien pour qui « l’existence précède l’essence ». Comme le révolutionnaire français, Rabaut Saint-Etienne, avec son fameux cri de ralliement « Notre histoire n’est pas notre code », l’homme pour Bhl, est libre, et ne peut et ne doit être enfermé dans aucunes barrières raciales, culturelles ou nationales. C’est sa théorie de la « délocalisation » « déterritorialisation » qu’il a mise, en tant que militant, au service du parti socialiste, sous Mitterrand (1981), et de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme en France, aux côtés de structures associatives, comme la Licra et Sos racisme. Ses origines juives lui valent souvent des attaques (injustifiées, il faut le dire) qui remettent en question la sincérité de son engagement pour la paix entre Israël et la Palestine. En fait, il se bat contre toutes les formes d’extrémisme modernes politiques et religieux. II n’aime pas certains mouvements, israéliens proches du Likoud prônant une lecture littérale de la thora (qui refuse aux Palestiniens le droit à un territoire autonome), ou arabes (le Hamas notamment) qui partagent avec les extrémistes iraniens le regret « qu’Hitler n’ait pu finir le travail de la Shoah». II s’est beaucoup intéressé aussi aux génocides nazi et cambodgien. C’est un mérite qu’il faut lui reconnaître.

Ses détracteurs en France lui reprochent (à juste titre) son côté « m’as-tu-vu » dans les médias (surtout la télévision), comme son autre collègue philosophe, mais à une moindre mesure, Luc Ferry. C’est cette dérive des intellectuels français vers le sensationnalisme médiatique qui a justifié la sortie du livre du sociologue Pierre Bourdieu « Sur la télévision » (1995) qui critique ces « intellectuels du spectacle » peu présents dans le milieu de la recherche universitaire. II est vrai que Bhl n’écrit souvent que selon le mode scriptural de l’essai dont la liberté d’écriture est aux antipodes de la rigueur de la dissertation ou du traité. On lui reproche en fait la modestie de la profondeur de ses écrits. En outre, son mode vestimentaire (veste, chemise blanche déboutonnée), qui lui a valu la réputation du « plus beau décolleté » masculin en France, n’a fait qu’accentuer son côté strass et paillette, très décrié, parce que loin de la rigueur et du sérieux des universitaires dignes de ce nom.

Cependant, il est extrêmement influent aussi bien dans le petit milieu littéraire que politique parisien. Ceux qui s’attaquent à lui (Dieu sait qu’ils sont nombreux) par le biais des livres ou chroniques sont souvent censurés ou en rupture avec leur maison d’édition. II est très resauté, mais aussi assez craint. Au-delà de la France, Bhl a des attaches très solides dans les puissants lobbies juifs aux Usa. II y est régulièrement invité pour des éclairages, ou apporter la voix du « vieux continent » dans le milieu politico-économique très complexe de ce pays. Ceux qui le comparent à Bourgi ne se rendent pas compte que Bhl est moins sombre et plus intelligent que l’avocat franco-sénégalais. II connaît certes moins bien l’Afrique que Bourgi, car son champ d’intervention se limitait jusqu’en 1994, à l’Europe, l’Asie et les Amériques. C’est le génocide rwandais qui l’a amené à s’intéresser à notre continent. Ce n’est pas, à proprement parlé, un mercenaire mercantiliste, entremetteur, adeptes des basses œuvres, et porteur de valises occultes. II est loin de tout ça. Bourgi aime l’ombre, Bhl le terrain. Bourgi s’agite dans l’espace étriqué francophone, Bhl déborde ce cadre pour être un américanophile confirmé. Bourgi était en service commandé, Bhl aime commander. Bourgi est aux ordres, alors que Bhl ordonne. Bref, tout les oppose.

Un de ses amis, Daniel Pearl, reporter américain d’origine juive, a été tué (égorgé) alors qu’il menait une enquête assez sensible au Pakistan en 2003. Jusqu’à ce jour, on ne sait pas trop si le livre-enquête (Qui a tué Daniel Pearl ?) que Bhl a écrit à ce sujet visait à apporter des éclairages à l’enquête officielle, ou, au contraire, si l’ouvrage est une thérapie de Bhl pour supporter la perte d’un être cher. Comme l’analysent les philosophes du soupçon (Nietzsche, Freud et Marx), en un certain sens, l’écriture n’est jamais neutre, innocente. Nietzsche dit qu’on écrit toujours pour cacher ou même pour se cacher (écriture en palimpseste). Freud, pour sa part, ajoute, pour ce qui est de l’acte manqué sur le mode scriptural, que l’écriture sert très souvent de catharsis. Elle est un extraordinaire exutoire pour panser ses plaies intimes. Dans ses versions extrêmes, l’écriture peut servir d’arme redoutable, à travers la férocité de la satire, qui peut aboutir à la mort d’homme. Le suicide de l’homme politique français Pierre Bérégovoy pour échapper à l’ignominie est un exemple parlant.

De par son nombrilisme profond, et par sa mégalomanie très marquée, il aime se draper du destin universel de « faiseur d’Histoire ». Centre du monde, il est aussi au centre de l’Histoire. II adore cette image du cheval blanc hégélien amenant l’Idée (ici la démocratie) dans les coins les plus reculés de la planète. D’où son interventionnisme débordant. Bhl aime les actions d’éclat : d’où le scepticisme qui accompagne souvent ses sorties médiatiques, comme c’est le cas à Sarajevo en 1994 (il y a échappé de peu à la mort), ou l’Afghanistan en 2002, avec son soutien au commandant Massoud qu’il a aidé à introduire dans les palais occidentaux pour combattre les Talibans. Mais Massoud sera tristement assassiné par des Talibans déguisés en journalistes au cours d’une fausse interview (la caméra pointée sur lui était en fait une arme). Ce que Bhl a raté avec les Talibans, les Américains le réussiront sous Obama avec la mort de Ben Laden. Mais ce n’est que partie remise pour notre philosophe si actif. Son échec en l’Afghanistan sera compensé par le succès en Libye, avec son soutien aux combattants du Cnt (comité national de transition) qu’il a présentés à Sarkozy (pour l’Otan) et à Wade (pour l’Union africaine). Le résultat, aujourd’hui, est connu de tous. L’histoire n’a pas radoté cette fois. Son ouvrage controversé en fait le bilan.

En fait, « La guerre sans l’aimer » est un compte rendu au quotidien de la précampagne et la campagne libyenne qui a abouti à la chute de Kadhafi. La présention qui est en faite dans le journal Le Monde est élogieuse, mais cela ne peut surprendre dans la mesure où Bhl fait parti du conseil de surveillance du dit journal. Malgré cette précaution, les internautes du site Lemonde.fr, très déchainés, l’ont descendu, par des commentaires incendiaires, comme d’autres comptes rendus de journaux français. La controverse est consécutive d’abord à la mégalomanie légendaire du philosophe qui y transparait, sans surprise, mais aussi aux intrigues et combines (le mot n’est pas faible) qu’il a mises en place pour réussir la mission historique de déboulonner l’ex leader libyen.

Le portrait qu’on vient de tracer du personnage nous permet de commenter les passages de l’OBS. L’infantilisation y est de mise dans ses échanges que l’on pourrait qualifier de « surréalistes » avec Wade. Ce dernier n’y a pas le beau rôle, noyé qu’il est par la posture manifestement dissymétrique que le philosophe cherche entretenir avec lui, et qui rappelle la relation maître/élève. Cela est mis en évidence par ces remarques, à la limite de l’irrévérence : « Je ne vous ai jamais dit ça », « C’est ce que je cherche à vous expliquer », etc. Dans certains cas, l’exagération saute aux yeux par le scepticisme du philosophe lorsque le président lui dit qu’il vient d’avoir Kadhafi ou téléphone. Dans d’autres, il ne semble pas accorder trop d’importance aux projets de Wade, comme l’organisation de conférences à Dakar, réflexions autour d’un discours fondateur de l’Union africaine, sur l’Académie sénégalaise (sur le modèle de l’Académie française), le grand théâtre, etc. Au passage, je lui avais personnellement envoyé, pour appréciation, un manuscrit sur Nietzsche et portant sur l’antisémitisme prêté au philosophe et dont se serait inspiré le National socialisme pour perpétrer la Shoah. II n’avait jamais voulu ou pu répondre à ma sollicitation, malgré mes multiples relances de la très sympathique femme marocaine travaillant chez lui.

« La guerre sans l’aimer » est plus un roman où sentiments et impressions supplantent l’analyse conceptuelle propre à un traité philosophique. Mais peut-être que l’ouvrage n’a pas cette prétention. C’est de l’histoire romanisée en quelque sorte. II peut être lu donc comme une épopée. Les personnages qui y sont esquissés, comme Wade, n’y apparaissent que sous le prise de l’auteur qui écrit et décrit que ce qu’il a envie d’écrire et de décrire. La subjectivité débordante côtoie une exagération scripturale, et une imagination riche et débordante qui ne sont ni neuves, ni nouvelles dans l’écriture de type « compte rendu ». II n’y pas de feedback permettant aux différents protagonistes de se défendre, éventuellement de rétablir les « faits ». Ni Wade, ni les membres du Cnt (croqués sous les traits de suivistes très passifs) n’ont eu cette posture enviable de dire « je ». IIs n’y apparaissent que sur le mode de la troisième personne du singulier ou du pluriel. Leur « je », s’il apparait, ne peut être audible à cause de la mégalomanie et la propension de Bhl à occuper tout l’espace du sujet énonçant un discours responsable et sensé. Bhl se pose en puissant démiurge qui agite ses marionnettes à sa guise. A sa décharge, la difficulté d’allier, dans ce type d’écriture, réalité et impression, est une donne réelle que partagent beaucoup d’écrivains.
II suffit de se rappeler les « réserves » de Mitterrand devant les tomes I et II de « Verbatim » (1993-96) de son conseiller personnel et ami, Jacques Attali, pour se rendre compte de l’ampleur de la tâche. Même animé des meilleures intentions du monde, en s’efforçant de peindre Mitterrand dans les dédales de l’Elysée, ce dernier ne s’est jamais reconnu dans l’ouvrage intimiste qu’on lui a consacré, fût-il par un très proche. Aussi, il faut éviter d’accorder trop d’importance aux commentaires et attitudes de Bhl dans ses ouvrages ou ses personnages (interlocuteurs dans la vie) sont écrasés par l’omniprésence et par l’omniscience du philosophe qui semble leur tracer la voie à suivre, le discours sensé à tenir. Wade n’échappe pas à ce schéma, disons, lévien, si éculé. Comme beaucoup d’autres personnages, il est loin de l’image suiviste que le livre donne de lui.

Reconnaissons-le : Bhl est influent, intelligent et réellement dégourdi pour mener des négociations serrées ou démêler des situations dans l’impasse. J’ai connu à Paris pas mal de monde de la politique ou de la haute finance qui ont fait appel à ses services, et y ont beaucoup gagné. Des amis thésards tunisiens et marocains de la Sorbonne, militant alors dans l’opposition (persécutée) de leur pays respectif, tentaient de le coincer, à l’issue de ses conférences, pour un rendez-vous, ou pour recueillir ses avis. C’est un symptôme parlant qui permet de mieux cerner « l’incontournable » Bhl. Mais il en fait trop, d’où la fausse image du « moteur de l’Histoire », au sens hégélien, qu‘il aime donner, projeter chez ses interlocuteurs, qui ne sont pas, heureusement, souvent naïfs.

Eu égard à toutes ces informations, l’ouvrage ne mérite pas la vague d’indignation qui a semblé gagner certains lecteurs. C’est du Bhl tout craché. C’est le contraire qui aurait étonné. Ses attitudes ne sont ni colonialistes ni racistes, encore moins méchantes. Elles sont, disons, controversées. C’est ce qu’il recherche. Nietzsche a écrit que l’indignation que suscitent ses écrits est un signe de sérénité chez lui. C’est tout dire.

*Ancien consultant à l’Unesco

Département de philosophie, Ucad

ngom11@live.fr

Jeudi 22 Décembre 2011




1.Posté par bassi le 22/12/2011 22:37
On s'en bat les couilles tu sais! Complexe vas, t'as rien a ecrire sur le Senegal en ces temps de grave crive??

2.Posté par Sokna le 23/12/2011 00:06
BHL EST UN CRIMINEL C'EST LUI QUI A PROVOUE LA GUERRE EN LIBYE VOUS N'ALLER TOUT DE MËME PAS NOUS DIRE QUE C'EST UN SAINT SOYEZ RQIONNABLE VOTRE ARTICLE EST NUL ET VOUS ETES COMPLEXE SI VOUS L'ADORER C'EST VOTRE CHOIX MAIS IL NE FAUT PAS LE MONTRER COMME UN ANGE UN HOMME INTELLIGENT ETC ETC....CAR LES FRANCAIS LE VOMISENT CE TYPE CE MACHINDE LA GUERRE EN LIBYE......combien de morst civils en Libye par la faute de BHL LE CNT ET SARKOZY.....

3.Posté par Kine le 23/12/2011 05:05
L'analyse est pertinente et pousse a la réflexion. Un bel article assez intellectuel, et qui change du people habituel comme le sexe, la lutte et la politique politicienne. Il nous manque des débats et sujets de haut niveau.

4.Posté par Ngilane le 23/12/2011 07:26
Pfff, "Département de Philosophie" ca veut dire quoi ? Tu as honte de dire que tu y es assistant stagiaire ou peut-être même pas ?

5.Posté par Ceddo le 23/12/2011 09:49
Merci pour ce billet, mais "bon viveur et GROS charmeur", Ngom, là, j'ai entendu la langue française crier de douleur. "Bon vivant et GRAND charmeur" , mieux ;-)), si je puis me permettre. Pour le reste il suffit de rappeler ce que disait de BHL, Raymond Aron: "il est perdu pour la vérité", ce qui est ennuyeux pour un philosophe, qui, au reste, n'est enseigné nulle part sauf peut-être à l'Institut Lévinas, opportunément créé par ses soins.

S'agissant de la vie des idées, BHL est une imposture bien française. C'est devenu un lieu commun, décrit par le menu, notamment dans le bouquin de Nicolas Beau. Courez aussi acheter "Les intellectuels faussaires" de Pascal Boniface.

Enfin, s'agissant de l'Afrique, BHL reste étonnamment silencieux sur les conditions de vie de ceux qui travaillaient dans les exploitations forestières de son père, à l'origine de sa fortune, sur le vieux continent: (https://surmonchemin.wordpress.com/2011/06/14/bernard-henri-levy-le-fric-et-lafrique/)

Il ne restera rien de BHL dans cinquante ans, si ce n'est l'idée d'une certaine forme de jouissance médiatique


Bonne journée à tous

6.Posté par Samba le 23/12/2011 12:25
Pas mal comme contribution bien recherchée mais BHL est un personnage clair obscure.

7.Posté par Billy le 23/12/2011 13:03
Vous êtes sûr que vous êtes philosophe? Vous ne faites malheuerusement que reprendre la propagande de BHL et ses amis....Il n y rien à ajouter de ce qu'a dit Ceddo. BHL est un vrai imposteur et je suis sûr que je le connais mieux que vous ! je vous conseille plutôt de lire Les intellectuels faussaires" de Pascal Boniface.

8.Posté par Baye Ali le 23/12/2011 16:12
"Philosophe et politologue comme BHL" Ndiakhate depuis quand es tu politologue? BHL n'est rien d'autre qu'un imposteur et n'est jamais considéré par les gens sérieux comme un philosophe. Ton texte, tu m'excusera cher Monsieur NGOm, est du pur charabia qui ne nous apprend rien. C'est une compilation de lieux communs. Nous savons tous que l'homme à la chemise blanche comme on l'appelait jadis vit dans un monde fait de paillette et de strass. Toutes les causes qu'il défend ou qu'il a eu à défendre ne sont que parcequ'elles le mettent au devant de la scène. Il fallait nous parler du Président Wade et de son attitude face à cet etrange personnage qui a manipulé le chef de l'état comme on manipule une marionnette.



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