« Après l’horreur, des questions »(Par Laurent Bigot)

L’horreur à Paris. La barbarie a une fois encore frappé la France. Tant de morts, tant de blessés. Plus que des victimes, ce sont des martyrs, des martyrs de la liberté. La France est touchée, mais elle reste debout. Au-delà du choc se posent des questions.


La première qui me saisit, c’est la caisse de résonance offerte aux terroristes par les médias et par l’obsession des politiques pour la communication. Avec une seule opération, aussi sanglante et choquante soit-elle, la machine médiatique va produire et diffuser de la peur pendant de longues semaines. Les terroristes exploitent à plein notre addiction médiatique, notre addiction à la peur. Qui ne s’est jamais trouvé hypnotisé par des images d’horreur défilant sur son écran ? Sachons couper ce cordon pour retrouver un accès à l’information qui ne soit pas noyé dans l’émotion, enseignons cela à nos enfants, le monde n’est pas qu’une représentation violente, il est aussi une formidable source de joie et de bonheur.

« Des fous tout court »

L’autre question qui me vient à l’esprit, c’est la rhétorique guerrière dans laquelle une large partie de la classe politique se complaît depuis plusieurs années sur cette question du terrorisme. La justice et la protection de nos concitoyens n’ont rien à voiravec la testostérone. Cette rhétorique est celle de nos adversaires, c’est exactement le terrain sur lequel ils souhaitent nous entraîner. Ne les suivons pas. L’impérieuse nécessité de protéger notre territoire mérite mieux que des concours de virilité. Toujours en matière de discours politique, pourquoi systématiquement qualifier le terrorisme par son aspect religieux ?

Ces terroristes sont des assassins qui utilisent l’islam comme prétexte. Ce ne sont pas des fous de Dieu, ce sont des fous tout court. Les premiers blessés dans leur foi sont les centaines de millions de musulmans à travers le monde qui considèrent que ces terroristes n’ont rien à voir avec l’islam. Des amalgames insidieux sont venus se glisser dans le discours. Nous gagnerions à faire preuve de plus de discernement et de pédagogie plutôt que de démagogie. Il faudra également se poser la question de notre action militaire à l’extérieur. Quand on sait le désastre que fut l’engagement massif américain en Afghanistan et en Irak, on comprend aisément que la question syrienne ne se résoudra pas par un surplus de guerre.

Plus de lumière face aux ténèbres

 
Et puis cette question lancinante sur notre politique étrangère. Le « Vieux Continent » comme disait Dominique de Villepin à la tribune des Nations unies en 2003, ce Vieux Continent qui « a connu tant de guerres et de barbarie », n’a-t-il pas autre chose à offrir au monde que ces postures martiales et autres attitudes guerrières ?

Il est temps de remettre nos valeurs au cœur de notre politique étrangère. Cela implique de la cohérence et, surtout, du courage. Comment comprendre aujourd’hui que nous dénoncions l’obscurantisme qui fait le lit du terrorisme quand, par ailleurs, nous faisons des pieds et des mains pour signer des contrats avec les principaux promoteurs et financiers de cet obscurantisme, à savoir l’Arabie saoudite et le Qatar ? Comment comprendre que l’Occident intervienne en Libye pour protéger les populations quand Israël massacre en toute impunité des milliers de civils dans la bande de Gaza ? Cette politique étrangère à double standard sape la valeur morale de notre combat en faveur de la liberté.

N’oublions pas que les mouvements terroristes naissent souvent en réaction à des gouvernements qui oppriment leur peuple, gouvernements qui, lorsqu’ils sont soutenus par l’Occident, nous renvoient à notre propre responsabilité. Le cas de l’Etat islamique (EI) est à cet égard éloquent. Combien de gouvernements corrompus, affairistes et oppresseurs l’Occident a-t-il soutenu, parfois à bout de bras, en totale contradiction avec ses propres valeurs ? Que ce soit les gouvernements afghan, irakien, tunisien sous Ben Ali, libyen avec Mouammar Kadhafi ou syrien avec Bachar Al-Assad en d’autres temps, à chaque fois cela s’est terminé en catastrophe humaine.

A force de calculs politiques ou commerciaux à courte vue, on hypothèque le futur. Pour faire reculer les ténèbres, il faut toujours plus de lumière. Il est donc temps de définir une politique étrangère éclairante qui ne soit pas uniquement fondée sur les contrats commerciaux et la duplicité. C’est par la promotion et la défense des valeurs auxquelles nous croyons que nous honorerons le mieux la devise de notre République : « Liberté, égalité, fraternité ». C’est aussi la meilleure façon d’honorer la mémoire de toutes les victimes du terrorisme.

Laurent Bigot, ancien diplomate français, est aujourd’hui consultant indépendant. Il dirige la société Gaskiya (« vérité » en langue haoussa), spécialisée dans le conseil en stratégie en Afrique.
Lundi 16 Novembre 2015
Avec Le Monde




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