Aimé Césaire, le volcan des Caraïbes


Aimé Césaire, le volcan des Caraïbes
Voici Aimé Césaire, le volcan des Caraïbes, le chat sauvage dont les griffes ont lacéré la face hideuse du colonialisme. Voici le chantre de la Négritude debout comme une verge. Voici  la Négritude virile comme un taureau en rut ! Ecoutons-le dire :

« Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour/ma Négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre/ma Négritude n’est ni une tour ni une cathédrale/elle plonge dans la chair rouge du sol/elle plonge dans la chair ardente du ciel/elle troue l’accablement opaque de sa droite patience …»
Voilà des mots puissants, la verve étincelante qui résume l’homme-Césaire ,un rebelle, un guerrier, un insurgé mais un sage, un mage, un clairvoyant qui voit au-delà des ténèbres.

Aimé Césaire est d’abord un poète, un authentique poète puisque de poètes authentiques le ciel en fabrique peu. Pour être poète il faut-être touché par la grâce et Césaire l’a été. La poésie a une source divine. Tenez vous bien, en mille ans la grande Perse n’a reconnu que sept poètes !

Césaire est à des degrés divers un écrivain parmi les plus grands de tous les temps  aux cotés du légendaire Homère, du grand Thucydide, du divin Jalal Ad’ dine Rumi, du magnanime Cervantès, du mythique Shakespeare, de l’infernal Dante Alighieri, du très épique Virgile, de l’immense Victor Hugo, de l’hermétique Stéphane Mallarmé, de l’alchimique Arthur Rimbaud, du très furieux William Faulkner, du dramatique Schiller, du grand romantique Goethe, de l’épileptique Fiodor Dostoïevski, du noble Léon Tolstoï, de l’impétueux Alexander Pouchkine, du monumental Franz Kafka, de l’étourdissant Marcel Proust, du chaotique Gabriel Garcia Marquez, du beau Yasunari Kawabata, de l’étrange Yasushi Inoué, du très dualiste Yukio Mishima.

Tous les grands écrivains sont des poètes, qu’ils soient romanciers des profondeurs, nouvellistes puissants, versificateurs inspirés, dramaturges talentueux ou autres, l’essentiel est qu’ils soient capables de mettre « de l’intime en tout » comme l’a dit le maitre Victor Hugo. La poésie dépasse même le « cadre fermé »de la littérature. Il ya de la poesis chez les cinéastes Stanley Kubrick et Térence Malik, Djibril Diop Mambéty est un authentique poète.

Quant au  célèbre « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, il  est aussi important que « la préface de Cromwell » de Victor Hugo, « Orphée noire » de Jean Paul Sartre et « le grand inquisiteur » de Dostoïevski. « Discours sur le colonialisme » est un texte dont les réverbérations ont aveuglé plus d’un colonialiste. C’est le réquisitoire le plus implacable contre le racisme et le colonialisme. Si l’histoire de la  grande littérature peut se résumer en moments, Aimé Césaire fut un « moment ». LE MOMENT CESAIRIEN, peut-on dire.

L’envol de Césaire est une odyssée qui va au-delà de la poésie ; il a parcouru les méandres de l’esprit jusqu’au dérèglement des sens. Ecoutez le défier la pâle raison occidentale : « Que la forêt miaule/que l’arbre tire les marrons du feu/que le ciel se lisse la barbe(…) le mouton broutant son ombre d’après-midi » déclame-t-il dans « Le cahier d’un retour au pays natal », un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, de la poésie infuse. « Le Cahier d’un retour au pays natal » c’est de « la folie qui voit/la folie qui se déchaine ». Nous sommes ici dans le tabernacle, le mysticisme qui nous plonge dans un état voisin du Nirvana. Aimé Césaire est en état de « Chatahaat » comme les grands mystiques musulmans, Mansour Halladj, Al boustami ou Sohrawardi.

Aimé Césaire c’est aussi l’apothéose de la poésie. Il a fait le ciel et la terre se rencontrer dans sa poésie : « Ma Négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour/ Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre/ Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale/ Elle plonge dans la chair rouge du sol/Elle plonge dans la chair ardente du ciel/ Elle troue l’accablement opaque de sa droite patience »
 N’est-ce pas que le retour aux origines premières, le bruissement perpétuel, le grondement originel sont permanents dans la poésie césairienne ? Aimé Césaire, c’est la tempête, l’ouragan des Caraïbes qui a réuni dans sa poésie toute la souffrance nègre pour en faire un boulet de canon. Partout où le nègre est passé, Césaire a laissé trainer sa poésie.

En lisant Césaire on entend le bruit des chaînes qui déchirent la chair : « Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco/pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale/et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse/dans le scintillement des gemmes !/Qui peut se vanter d’avoir mieux que moi? /Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama/putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes, marais de sang putrides /trompettes absurdement bouchées/Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines. »
Qui mieux que Césaire pour décrire la marche tragique du nègre ?
Ses écrits ont été une secousse tellurique qui a fait trembler le monde de l’art, de la culture et de la politique.


Né en 1913 à Basse-Pointe en Martinique, dans une famille où on savait lire et écrire, Aimé Césaire, élève surdoué fit de brillantes études à Hypokhâgne, au lycée Louis- le- grand où il rencontra Senghor, son ami de toujours et puis ensuite à l’école normale supérieure.

C’est à Paris que son africanité surgit du tréfonds pour se traduire en un engagement politique et culturel sans précédent.
Avec Senghor, Birago Diop, Guy Tirolien, Léon Gontran Damas ils fondèrent le journal « L’étudiant noir » où le concept de Négritude créé par Césaire apparu pour la première fois. En 1947, il crée avec Alioune Diop la fameuse revue « Présence Africaine ».

La négritude de Césaire n’est pas exclusive malgré sa tonalité volcanique, c’est un humanisme à nulle autre pareille. Ecoutez le dire : « Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine/ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine /car pour me cantonner en cette unique race/vous savez pourtant mon amour tyrannique/vous savez que ce n’est point par haine des autres races/que je m’exige bêcheur de cette unique race/que ce que je veux/c’est pour la faim universelle/pour la soif universelle. »

Aimé Césaire toute sa vie durant, s’est fait l’avocat des sans voix : « Mon cœur bruissait de générosités emphatiques/Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai/Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.»

Encore vieillard il n’a pas hésité à refuser de recevoir Nicolas Sarkozy protestant contre la loi française du 23 Février 2005 sur les aspects « positifs » de la colonisation.

Le matin du 17 Avril 2008, « le nègre fondamental » s’éteint après une vie militante d’une richesse incommensurable. Plusieurs personnalités du monde des arts, de la culture et toute la classe politique française dont le président Nicolas Sarkozy ont assisté à ses obsèques. Son nom a été inscrit sur une plaque d’honneur au Panthéon. Ils ne sont que cinq écrivains français à bénéficier d’obsèques nationales : Victor Hugo, Maurice Barrès, Collette, Paul Valéry et Aimé Césaire.

Homme politique, il a été député de la Martinique pendant 48ans. Il nous laisse « une œuvre  himalayesque » faite de poèmes d’essais, de discours et de pièces de théâtre, bref « toute une vie ».


Sidi Mouhamed Khalifa


Mardi 9 Juillet 2013
Dakaractu




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