Abdou Fall, ancien ministre / responsable Apr à Thiès : « Le Pds et les autres partis de l’opposition ont intérêt à dialoguer »

Avec l’âge, Abdou Fall veut construire une réputation de sage. Avant l’entretien réalisé samedi, il met en garde le journaliste, poliment : «S’il vous plaît, épargnez-moi des questions à polémique, surtout en politique.» L’ancien ministre de la Santé a dépassé les temps où, rouge comme sa chemise, il descendait en flammes ses adversaires. Aujourd’hui responsable apériste de Thiès, l’homme aux cheveux poivre et sel conseille à l’opposition de participer au dialogue national appelé par le Président Sall pour le 28 mai prochain. Abdou Fall raconte sa reconversion dans l’industrie énergétique et juge la politique du gouvernement dans ce secteur.


Abdou Fall, ancien ministre / responsable Apr à Thiès : « Le Pds et les autres partis de l’opposition ont intérêt à dialoguer »
Pourquoi on ne vous voit plus souvent sur le terrain politique ?

Je ne suis plus sous les projecteurs comme avant, mais je continue d’avoir une intense activité politique et citoyenne. Je suis élu au Conseil départemental de Thiès où je participe aux différentes sessions. Je réponds aussi aux réunions de la commune, du département et du secrétariat national du parti. Enfin, je suis présent dans les activités citoyennes dans le cadre d’Andu nawlé, du Club convergences plurielles et du comité national préparatoire du congrès pour les Etats africains unis. Vous voyez bien que je ne m’ennuie pas.

Le président de la Répu­blique a convié tous les acteurs de la vie politique et sociale à un dialogue national. A votre avis, le Sénégal a-t-il besoin de cela ?

Bien sûr ! Ce dialogue est quelque chose qui s’inscrit dans la gestion démocratique d’une Nation moderne. L’existence d’un bloc qui gouverne et d’une minorité qui s’oppose ne doit pas soustraire les acteurs à l’obligation de débattre de questions d’intérêt commun qui transcendent les clivages partisans. 

Les débats houleux lors du référendum ne risquent-ils pas de rendre ce dialogue difficile ?

La page du débat référendaire est tournée. Le pays a tranché massivement en faveur du «Oui». Il faut savoir aller de l’avant.

Selon vous, quels sont les sujets qui devraient faire l’objet de discussions ?

Le dialogue présente un intérêt sur les sujets majeurs tels que la modernisation des partis, le statut du leader de l’opposition, les candidatures indépendantes, la nouvelle citoyenneté, le Haut conseil des collectivités territoriales, les députés de l’étranger, etc.

Certains observateurs pensent que le président de la République, en initiant ce dialogue dans un pays où il n’y a pas de crise, cherche à endormir l’opposition…

C’est une perception très négative des choses. La pratique de la concertation et de la consultation doit être érigée en mode de gouvernance dans une démocratie moderne. Nous sommes dans une démocratie d’opinion. Il nécessaire que les acteurs de la majorité, de l’opposition, de la société civile, multiplient les occasions de se parler pour pacifier l’espace social et contribuer à l’installation d’une démocratie apaisée. 

Votre ancienne formation politique, le Pds, attend d’être saisie tandis que Rewmi doute de la «sincérité» du Président Macky Sall. Apparemment l’opposition n’est pas emballée par ce dialogue…

Rien ne me force à croire cela. Que les gens expriment des points de vue ne me dérange pas. J’attends de voir concrètement le comportement des acteurs. Je ne vois pas en quoi ces sujets que nous venons d’évoquer ne mériteraient pas d’être discutés. Le problème n’est pas d’endormir ou de réveiller des gens, mais de discuter de questions d’intérêt commun qui vont dans le sens de la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit. 

Donc pour vous, le Pds et les autres partis de l’opposition doivent répondre à l’appel au dialogue ?

Ils ont intérêt à le faire. Quand on les consulte pour améliorer le mode de gestion des relations entre la majorité et l’opposition, c’est une manière de les associer à l’élaboration de la mouture finale des réformes. Les acteurs que vous citez auraient tort de s’exclure d’un tel exercice. 

Pour certains, si le Pds rechigne à aller à ce dialogue, c’est parce que Karim Wade est en prison.
Permettez-moi de m’éloigner de ce débat.

La libération de Karim Wade devrait-elle faire partie du dialogue ?

Apprenons à distinguer les questions juridiques qui sont de caractère administratif et les questions démocratiques qui sont de caractère politique. Ce qui est en jeu dans le débat en cours, c’est la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit, conformément à l’axe 3 du Plan Sénégal émergent.

Pourtant, on voit des responsables de l’Apr demander au Président Macky Sall de gracier Karim
Wade. 


Permettez-moi encore une fois de réserver mon opinion sur ces questions. 

Que pensez-vous de l’entrée en politique de l’ancien Premier ministre Abdoul Mbaye ?

Je n’y pense rien du tout. On va vers des élections législatives en 2017 et une Présidentielle en 2019. Le Peuple va arbitrer le moment venu. Ce qui m’intéresse à présent, c’est d’accompagner le président de la République et son gouvernement dans la conduite des réformes en vue d’apporter les meilleures réponses aux attentes de nos concitoyens. Aucun autre débat ne présente un intérêt politique à mes yeux.

Vous vous êtes reconverti dans le monde énergétique. Pouvez-vous nous expliquer cette transition ?

C’est en association avec Tenergie, une entreprise française, que j’ai monté en 2013 Tenergie Sénégal, une société privée dont je suis le président du Conseil d’administration. Nous avons négocié avec la Senelec la signature d’un contrat d’achat d’électricité pour la construction d’une centrale solaire photovoltaïque de 20 mégawatts dans la communauté rurale de Mérina Dakhar. Ce projet dénommé Ten Mérina a été repris par le groupe Eiffage énergie qui en assure la réalisation et l’exploitation. Cette centrale sera livrée au plus tard en janvier 2017. Je pense avoir apporté là une contribution importante au développement de notre pays.

Tout récemment, vous avez créé le Conseil patronal des énergies renouvelables du Sénégal (Coperes). Com­ment cette plateforme entend-elle accompagner l’Etat du Sénégal dans la production de 20% d’énergies renouvelables à l’horizon 2017 ?

C’est en accompagnant et en soutenant nos entreprises qui ont signé des contrats de production avec la Senelec et l’Agence sénégalaise d’électrification rurale que nous contribuons à l’atteinte de l’objectif de 20% d’énergies renouvelables dans la production nationale que nous avons même la capacité de dépasser si les mesures d’accompagnement suivent, à savoir : l’amélioration du cadre législatif et réglementaire, le financement, les subventions, les certifications et le respect des normes, les tarifications...

En tant qu’acteur du secteur énergétique, le Plan Sénégal émergent est-il dans les délais pour réaliser cet objectif de 20% d’énergies renouvelables à l’horizon 2017 ?

Tout à fait. L’atteinte de cet objectif est largement à la portée du gouvernement du Sénégal. Mieux, si les mesures d’accompagnement suivent, nous avons la capacité de dépasser largement cet objectif. Le seul problème de fond qui pourrait se poser c’est celui de la capacité du réseau actuel de transport et distribution de la Senelec. Et sur ce plan, nous savons que les pouvoirs publics sont en train de prendre les mesures appropriées pour gérer cette nouvelle donne.

Qu’est-ce qui justifie cet optimisme de votre part ?

Avec la centrale éolienne de Taïba Ndiaye, les centrales solaires de Mérina Dakhar, Méouane, Bokhol, Kahone, Malicounda... on ne mettra pas moins de 100 mégawatts d’énergies renouvelables dans le réseau de la Senelec à l’horizon 2017. A cela s’ajoutent la production décentralisée et les autres équipements et kits qui sont en train de pénétrer l’espace domestique industriel, artisanal... C’est tout cela qui me fait croire qu’on est dans un tournant dans la politique énergétique de notre pays qui nous donne la possibilité d’entrer de plain-pied dans la transition énergétique. 

Quelles sont les opportunités que le Sénégal peut tirer des découvertes de gaz et de pétrole au large de ses côtes ?

Je me reconnais parfaitement dans l’option du gouvernement du Sénégal d’en faire un usage local pour répondre avant tout aux besoins énergétiques du pays. Il faut noter par ailleurs qu’avec toutes les politiques qui sont en train d’être menées dans le domaine de l’hydroélectricité, de l’éolienne, du solaire et de la biomasse, le Sénégal peut atteindre les objectifs que l’Uemoa s’est fixé d’arriver à 82% d’énergies renouvelables dans notre mix-énergétique à l’horizon 2030. C’est une chance pour le Sénégal que ces ressources en pétrole et en gaz apparaissent dans un contexte où le pays peut se donner toutes les chances d’en faire un usage local tout en disposant d’une bonne marge d’exportation.

C’est quoi l’après pétrole ?

Aujourd’hui, on dit que l’avenir de la planète se joue en Afrique. Nous sommes le seul continent qui a un potentiel d’industrialisation très important. Il faudrait qu’on puisse saisir toutes les opportunités des nouvelles technologies pour engager une industrialisation construite dans le cadre d’un développement durable. Cela va permettre de satisfaire les besoins énergétiques par les moyens de sources non polluantes. Nous pensons que l’Afrique peut constituer un modèle extrêmement intéressant pour le monde.        
 
Quelle sera la place des collectivités locales dans ces questions avec l’avènement de l’Acte 3 de la décentralisation ?


Dans le secteur de l’énergie, les collectivités locales peuvent tirer le meilleur parti du partenariat public-privé et société civile pour promouvoir des territoires à énergie positive par le recours aux moyens des technologies de plus en plus disponibles dans ce domaine. C’est pourquoi le Coperes a intégré ce partenariat comme instrument essentiel de promotion de «villes vertes» qui se donnent les moyens de satisfaire leurs besoins en énergie par une exploitation optimale de leurs potentiels énergétiques locales. 

En tant qu’ancien ministre, quel regard portez-vous sur l’éducation et la santé qui sont en crise avec des grèves presque sans fin ?

Il est temps, en effet, qu’on sorte du cycle infernal de crise et de tension dans ces secteurs aussi stratégiques pour le développement de notre pays. L’éducation et la santé sont les mamelles de notre société. Et on ne répétera jamais assez que le progrès social est la condition et le moteur du développement économique. Or, ces deux secteurs constituent les deux principaux leviers de progrès, de justice et de démocratie sociale. Personne n’a le droit de les anéantir et en particulier ceux qui doivent aujourd’hui leur réussite à l’école publique. C’est pourquoi je suis de ceux qui pensent que ces crises récurrentes doivent cesser d’être considérées comme de simples questions de démocratie syndicale. Il est temps que notre pays se saisisse de cette problématique pour en faire l’objet d’un débat national, car ce qui est en jeu, c’est l’avenir de plusieurs générations.

Le Quotidien
Mardi 24 Mai 2016
Dakaractu




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